Chaussures et sentiments. Quand les sentiments recouvrent la semelle d’une chaussure. Histoire vraie.
Nouvelle de Renée Valet-Huguet
La lettre finissait par ces mots : « Merci pour les pointes BIC et les cahiers. Je vous embrasse de tout mon cœur. Envoyez-moi, prochainement, des chaussures sentimentales ».
Clara remit dans l’enveloppe galonnée de rouge et bleu la feuille de cahier écrite des deux côtés. Elle souriait. Comme d’ordinaire, elle contempla le timbre tout en essayant de déchiffrer sur le cachet l’heure et la date de départ. Mais, l’encre ayant bavé, se détachaient seulement, formant une demi-lune, six lettres capitales : BAMAKO. Dommage. Peut-être que le tampon avait frappé le timbre à midi trente ? L’heure la plus brûlante du jour. Et Clara avait imaginé le jeune garçon sur le chemin de la poste, cherchant du regard une petite parcelle d’ombre pour s’y glisser, rêver de l’orage. Elle n’ignorait aucun détail de l’existence quotidienne de Boubacar dans la grande ville, et connaissait dans le moindre recoin les rues poudrées de terre rouge dans lesquelles il avait grandi. Non pas qu’elle y ait demeuré. C’était les lettres, véritables petits récits, qui la propulsaient sur des routes où l’asphalte ressemblait à de la tôle ondulée, puis au cœur du grand marché, ou bien dans la cour d’un énorme mille-feuille familial. C’est que l’écriture de Boubacar faisait naître images et sentiments. Il parlait de son pays avec ardeur, comme pour le faire aimer. Comme une fille écartée décrit à ses parents son enfant naturel. Il écrivait pour Clara, pour elle seule. Sa bonne marraine de France.
Sept années maintenant que les enveloppes parfumées de bougainvillées étaient placées l’une au-dessus de l’autre, dans un coffret en bois précieux. Parfois Clara piochait dans le tas, relisait les toutes premières missives. Cela lui plaisait de mesurer l’ampleur des progrès qu’avait faits son filleul. Un jour, en repliant un vieux feuillet tout gribouillé, Clara réalisa que ses propres petites filles avaient grandi sans qu’elle puisse suivre l’évolution de leur écriture. De celles-là, ne provenaient pas d’enveloppes ornées d’un vrai timbre, garnies de vrai papier où s’étalaient merci et gros mimis. Seul leur prénom respectif apparaissait, écrit en gras sur l’écran de l’ordinateur. Et puis des mots tapés par de jeunes doigts agiles, des mots que la raideur de l’écriture mécanique altérait. Des mots qui n’allaient pas droit au cœur. L’irréel s’était produit cette année même. Une carte de Noël plaquée de givre avait surgit sur l’écran, sans relief, douloureusement frustrante, si près des yeux et intouchable. Des voeux en multipropriété en somme, puisqu’il fallait les partager avec des inconnus dont les noms vous étaient révélés. Une enfilade interminable de noms qui augmentait l’offense. Passé le moment d’ébahissement, Clara avait pouffé de rire. Elle vieillissait dans un monde pressé. Et aussitôt lui revint en mémoire un petit dicton africain que Boubacar avait inscrit en haut d’une page : « Les européens ont la montre, nous avons le temps ».
Chaussures sentimentales. Après avoir jeté nombre de regards en coulisse au ras des trottoirs, Clara admit que les chaussures de sport ne se bornaient plus à courir, ou à tourner en rond dans les banlieues. Elles régnaient. Les sentiments ne se trouvaient plus sous la semelle d’un mocassin. Soit. Boubacar recevrait des chaussures à la mode. Hardiment elle alla s’enfoncer dans la vie moderne.
Chacune recouvrant une tablette horizontale disposée par étages, les baskets saillaient sur les murs. Toutes sortes de modèles, unis, à motifs, tiges hautes, basses, fermées par un scratch, par des lacets. Certaines, choisies parmi les plus lourdes, monstrueuses même, flancs bombés, nez rebiqué formaient comme un cadre au miroir principal. On eût dit des gargouilles. À lever et baisser ses yeux du sol au plafond, Clara sentit venir le vertige. Elle n’avait pas supposé qu’un magasin regorgeât de seules chaussures de sport.
« De mon temps, déclara-t-elle à un jeune dégingandé qui s’était approché, il existait uniquement des tennis et des baskets ».
« Vous voulez quel modèle, coupa-t-il, et quelle taille ? »
« Des baskets, parce que les tiges protègeront ses chevilles des piqûres de moustiques. C’est pour mon filleul qui est en Afrique. Il a dix-sept ans et fait du 43 »
« Je vous ai demandé quel modèle. Adidas, Puma, Nike, New Balance, Reebok, Le Coq Sportif, ou autre, montrez-moi »
« Des baskets. Des baskets », répétait-elle en regardant à droite et à gauche, comme une promeneuse égarée.
Des fers pressaient ses tempes. Elle se revoyait dans une de ces coquettes boulangeries qui avaient pris le nom de « Panetières », « Fournil », confrontée à une abondance de pains ; des fantaisies de toutes formes, faits de farines insoupçonnées, cloutés de graines blondes, ou couverts d’une poudre grisâtre, vendus à des prix extravagants. La multiplication des pains. Un miracle moderne. « Une baguette » disait-elle fermement. « Une simple baguette ? », demandait la vendeuse avec un air condescendant.
« C’est cela, une simple paire de baskets. Celle-là même que j’utilisais autrefois pour jouer au basket. De couleur bleue, avec une étoile apposée sur la tige. D’ailleurs, pour des raisons très personnelles je les ai gardées »
« Des Converses ! » s’exclama le garçon. Ses yeux brillaient. Enfin il regardait Clara, détaillant la longue silhouette élégante. Fixant un instant la frange grise, comme absorbé dans un calcul mental, il lâcha triomphant. « Des Converses des années 60 alors ? Fabriquées en Amérique. Et vous les avez toujours ? Elles sont vintage, ça vaut de la tune maintenant ! »
À la manière d’un conservateur de musée recevant un haut personnage, il conduisit Clara devant « le trésor du magasin ». Un immense pan de mur moucheté de Converses. D’une voix un peu solennelle, il entreprit de commenter chaque paire, commençant par « la dernière née » qui étincelait : « rouge à paillettes, pour les bling-bling ». Un essaim de jeunes garçons s’était formé autour d’eux. Le vendeur les écarta de son bras qu’il avait maigre et long. Et il reprit. Clara s’efforçait de suivre, le débit était rapide et se confondait avec la musique âpre qui, depuis l’entrée, suivait le client à la trace. Bientôt elle ne perçut plus que des bribes : « cuir vieilli, coton uni, à rayures, écossais, berlingot, à pois, taguées, camouflages, graffitis, zébrées, panthères, à fleurs, tout argent ». Les « tout or » fermaient la pyramide. Ayant dû lever haut la tête, Clara avait le cou cassé. Les modèles dansaient devant ses yeux, comme au cinéma lorsque l’on est installé au premier rang. Cela lui portait au cœur. Infatigable, le vendeur avait amorcé la descente : « les totales blanches, totales noires, cuir, coton, les gothiques ». « Assez ! ». Elle s’était retenue de crier. Sa voix s’éleva, douce et lasse. « Je les veux bleues, comme les miennes. Le bleu simple et brut ». Aussitôt le jeune se tourna vers une mini rotonde, s’écriant, « Millions de bleu ! » Comme il ne possédait pas les mots pour définir la différence si peu sensible entre les bleus, du menton il désigna les étagères en demi-cercle. Un arc-en-ciel, qui, comme dans le vrai ciel médusait.
« Tous ces bleus, tous ces verts, tous ces roses, pourquoi ? Et les prix sont devenus fous »
« Des Converses, madame ! Les gens sont accros, tous. Chaque quartier a son modèle, sa couleur »
« La mode vient et part comme un ouragan, murmura Clara comme pour elle-même.
« Sinon, au basket, madame, vous étiez championne ? »
« J’ai failli », dit-elle en riant. Son regard dilué s’était posé sur les baskets couleur « bleu brut » que le jeune avait appelé collector. Longtemps elle les avait détestées. C’est sa mère qui les lui avait achetées la veille du fameux match. Perdu. Une défaite que Clara avait mise sur son propre compte. Vissée au sol ce jour-là, ou bien clopinant tout le temps de la rencontre. Seule sa mère en avait souri. Sa mère. Une championne, elle, d’équitation. Belle femme gracieuse qui avait fait de l’avarice une chose légère, une coquetterie, une malice. Ses mains avaient relevé le visage piteux de la jeune Clara, avant de rire tout à fait. « Mon cœur, tes baskets sont donc si inconfortables ? Mais vu la super solde, une rare aubaine d’ailleurs, il faut se montrer héroïque et accepter de porter du 37 au pied droit et du 38 au pied gauche »




Oh j ai adoré ta nouvelle, Clara!
Relue 2 fois avec bcp de plaisir … merci du kdo!
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Merci Véronique. Je pensais que, maintenant que le temps nous est amplement donné, chacune, chacun lirait tranquillement cette petite nouvelle, histoire vraie que j’avais trouvée touchante.
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Ça m’a fait penser au magnifique double roman de Henning Mankell, Les Chaussures italiennes et Les Bottes suédoises, que je conseille à toutes (dont Renée) et tous. Bon confinement avec des livres!
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Merci François. Il faut que je lise ce roman de Henning Mankell, je suis déjà impatiente. Ah! les livres…
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J’ai adorée 👌et tellement vrai, je deviens has been.
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Contente de vous avoir donné un peu de plaisir. Merci de votre fidélité.
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Comme tout est bien écrit et décrit. Je n’ai jamais porté de baskets, c’était d’un vulgaire comme disait maman. Heureusement, à cette époque de jeune fille et jeune femme j’avais autre chose aux pieds. Votre texte est sautillant, enjoué, avec quelques bribes d’humour et tellement réaliste. J’imagine le jeune homme dans sa boutique, et chercher après des baskets. Trop drôle vraiment. Une bien belle écriture, attachante……non pas par les lacets 😆
mais par son contenu. La société de consommation actuelle ne recule devant aucun sacrifice au risque de faire faillite à force de vouloir faire du profit. Pourquoi faire simple lorsque nous pouvons faire compliqué ? J’ai bien aimé ce que Boubacar dit dans une de ses lettres : « Les européens ont la montre, nous avons le temps »
Quant aux converses, je n’ai appris que très récemment ce que c’était via le blog à visiter d’une jeune famille :
https://blogoth67.wordpress.com/
C’est chez eux que j’ai appris ce que c’était 🙂
J’ai lu Les Chaussures Italiennes, à l’époque pas très enthousiaste. L’auteur est excellent. Cela fait très très longtemps, les années passent vite.
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Votre commentaire me touche. Vous y racontez votre vécu. Votre sentiment sur notre société. Et vous dites vrai. Avec un certain humour. Merci. Je suis heureuse de vous avoir fait voyager aussi en Afrique qu’en pays repu.
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Merci 🙏😉
J’ai aussi aimé le regret des lettres qui ne s’échangent plus et que cet instant d’émotion où arrive ce courrier et pas un mail ou (un avis sur un blog), les derniers mots chuchotés 😎, autodérision bien entendu…. (vous connaissez cette marque là ? Encore une digression, j’arriverai jamais au bout de mon commentaire….. 🤭, avec ce détail ajouté d’émotion sur l’écriture, le timbre et que finalement ici en Europe, la jeune princesse de la maison n’a plus eu cet enseignement dans les échanges. Une petite larme a dû certainement monter aux yeux de la marraine. Je l’ai ressenti.
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Oui, c’est tout à fait ce que vous décrivez. Merci de votre sensibilité.
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