Ces écrivains de la rancoeur

Par Renée Valet-Huguet

Un rituel ? Cette année encore, la rentrée littéraire est flanquée d’un roman vengeur qui entame une famille. Dans le « Temps gagné », Raphaël Enthoven fait courir une plume blessée, élégante et abrupte ; le philosophe rejoint ces écrivains adorateurs du dévoilement intime.

Raphaël Enthoven et son père. Source photo mancrushes.com

Une urgence

Parfois les étés sont brûlants. Ainsi, en août 2019 retentissait telle une déflagration le roman de Yann Moix, « Orléans ». L’auteur attaquait violemment ses proches. L’été précédent l’écrivaine Émilie Frèche, en publiant « Vivre ensemble », entraînait la presse à souffler sur des braises. Des jours durant les lecteurs se délecteront des rebondissements d’une comédie dramatique entremêlant lettres, politique et vie privée. L’été dernier, c’est le philosophe Raphaël Enthoven qui s’est lancé dans l’autofiction pour apurer ses comptes familiaux : « Le Temps gagné », une coulée de mots en fusion. Sont atteints l’ex beau-père, alors compagnon de sa mère, dépeint en tyran distributeur de baffes, tenant la mère de Raphaël sous sa coupe ; un père semblant arrimé à sa propre adolescence, une très jeune épouse crédule dont le père voudra, par tous les moyens, confondre le mari volage. Histoire banale au fond ; seulement voilà, les héros de ce roman passablement vaudevillesque évoluent dans le cercle clos de la jet-set littéraire, et le changement de prénoms n’est pas un obstacle pour le lecteur, la presse s’étant étendue sur une certaine affaire : ce beau jeune homme, devenu vulgarisateur de la philosophie, médiatisé, qui avait épousé la petite Lévy, Justine, fille de Bernard-Henri, puis l’avait quittée pour Carla Bruni, alors compagne de son père, le séduisant éditeur et romancier Jean-Paul Enthoven. Justine Lévy avait fait de son infortune un roman, « Rien de grave », où elle qualifiait sa rivale de « Terminator. » Cette dernière, dans « Le Temps gagné » se voit auréolée.
« Foutaises » lâcheront certains. Probablement, mais derrière l’agression littéraire « des maux. » Ceux de l’enfance, qui, à un moment précis ont débordé le philosophe, au point qu’il délaissera un travail sur Albert Camus au profit d’un récit massacreur, réparateur peut-être. Au passage, il tape aussi sur lui-même, Raphaël. « Le Temps gagné », Éditions de L’Observatoire (528 pages, 21 euros).

Mariage Raphaël Enthoven et Justine Lévy Source photo mancrushes.com

Dans l’absolu, l’ex beau-père, le psychanalyste Isi Beller, décide d’attaquer l’éditeur du roman. Jean-Paul Enthoven, le père, terrassé, s’abstiendra de toutes poursuites, ainsi que Justine Lévy.

Et la littérature dans tout ça ?

Raphaël joue désormais à la marelle avec Angot, Vigan, Moix. Ces écrivains qui s’adonnent à l’autofiction. Pour lui, il y avait nécessité. « Il fallait que ce livre existe. Comme pour faire couler de l’ambre sur mes souvenirs, pour les fixer à jamais. L’ambre leur donne un côté lumineux, comme les insectes qu’on retrouve encastrés sous la glace des pôles depuis des millénaires. »
Un risque existe : et si le roman intéressait moins que les rumeurs qui ne manquent pas de courir. Le livre cependant se lit d’une traite. Le nouveau romancier possède l’art de la chute, et vous embarque dans les petites histoires de sa vie. « Le roman de sa vie », oedipien en diable, semé de références littéraires, essentiellement vengeur.
Loin en arrière des écrivains ont transpercé leurs proches de leur plume assassine, Hervé Bazin, tout au long de « Vipère au poing » ; et, atteignant la grande littérature, Jules Vallès, qui, dans un style éminemment moderne a marqué les esprits avec « L’enfant. »

Nous avons détesté le passage où Enthoven place sur le trône sa première femme, mais à sa façon : il détaille l’habileté dont fait preuve Justine Lévy pour aller à la selle sans produire le moindre petit bruit. La référence à Albert Cohen dans « Belle du Seigneur » nous entraîne à nous prononcer : mieux vaut relire Cohen.

Photo de couverture : Christine Marie H. Messanges

8 réflexions sur « Ces écrivains de la rancoeur »

  1. Merci pour cet excellent article Renée. Excellemment, finement écrit. J’aime beaucoup la délicatesse qui t’évite d’utiliser des formules tranchantes, surannées.
    J’ai entendu une interview de l’auteur récemment. Après quelque chose comment vingt livres, celui-ci est pour lui son premier. Son premier roman. Les autres sont plus des livres de philosophie.
    J’aime ton passage de type passing-shot sur la manière de Juliette Lévy de « trôner ». Je partage ton peu d’intérêt pour ce sujet.
    Je n’ai pas d’idée sur son écriture, que je ne connais pas encore, même si j’adore sa manière de parler et de jouer oralement avec les idées, mais quoi qu’il en soit, il faudrait faire très fort pour égaler Albert Cohen, dont La belle du seigneur est une pure merveille. Je partage ce référentiel avec toi, Renée.

    Merci, bravo et bonne soirée,
    Régis

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    1. Ton commentaire m’encourage, Régis. Merci. Je suis très très sensible au fait que tu as immédiatement capté ma manière de porter des critiques ; je ne suis pas à l’aise avec le « frontal » comme on dit. Quelqu’un dernièrement me reprochait gentiment de ne pas « rentrer dans les gens » (il était question de racisme) et j’ai répondu qu’il y avait plusieurs manières de montrer son mécontentement, sa colère. Pour en revenir à la littérature, il me semble que Belle du seigneur est peut-être le plus grand livre sur l’amour. Bonne soirée, Régis.

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      1. Nous avons été construit à partir de plans bien semblables sur ce point. Je n’aime pas les affrontements et cherche plus à concilier qu’à bastonner. On me dit diplomate. Rien d’étonnant pour une balance…
        Je vais devoir relire Belle du Seigneur. Ce sera la troisième fois, je crois. Mais le plaisir de relire un beau livre de ce gabarit est si grand…

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  2. J’attendais ton article avec impatience ! Le voilà! Ah, quelle époque ! Où tout se montre et se dit, sans filtre aucun… Où il est important de montrer que le talent nous vient de cette horrible enfance ! Et bien que tout ce sordide nous soit livré avec élégance et habileté, il n’en est pas moins, et cela n’engage que moi, de très mauvais goût…
    Une écrivaine que j’aime me répète régulièrement que l' »on ne règle pas ses comptes avec le passé ». Comme elle a raison.
    J’ajouterai, qu’on se réconcilie avec.
    Encore un bel exercice de style, qui nous propose un point de vue, tout en finesse…

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    1. Merci chère Manuelle. Oui, c’est terrible de rester avec les rancoeurs, qui pèsent si lourd, nous encombrent, nous entravent. Faisons plutôt quelque chose des souffrances de l’enfance. Je t’embrasse.

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  3. François Cohendy 1 octobre 2020 — 22 h 09 min

    Je conclue à la lecture de cette chronique intelligente et incisive que si un auteur choisit d’évoquer sa famille il lui faut au moins deux fois plus de talent qu’aux autres.

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    1. Merci François. Je pense que l’exercice,  » évoquer sa famille  » est délicat, on blesse forcément. Mais il y a la manière, et là le talent est indispensable, le grand talent, oui.

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  4. François Cohendy 1 octobre 2020 — 22 h 13 min

    Pardon, « je conclus » et non « je conclue ». Pour un commentaire sur l’écriture ça tombe mal!

    Aimé par 1 personne

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