Émancipation féminine : la drôle de traversée. Exposition Parisiennes citoyennes ! Musée Carnavalet

Par Renée Valet-Huguet

Implacable, mais aussi réjouissante, optimiste, l’exposition proposée par le musée Carnavalet rapporte, de brillante façon, les luttes des femmes pour ne plus devoir s’effacer, et pulvériser cette culture qui peut dépeindre la femme comme un objet. « Parisiennes citoyennes ! » Engagements pour l’émancipation des femmes (1789-2000)

Albert Harlingue, Ligue d’action féministe, Marthe Bray, manifestante en voiture, ligue d’action féministe : calicot sur une automobile transportant un groupe de militantes dont Melle Martha Bray, 1929

Bibliothèque Marguerite Durand

« Ce n’est pas la charité que nous demandons, c’est la justice. » (Nelly Roussel dans La Voix des femmes, le 6 mai 1920)

Un voisin, notaire, la soixantaine plaintive, conclut chacun de ses propos sur ce qui semble être son credo : « Tout le mal vient des femmes. » Inaltérable, le sexisme. Un rien entamé pourtant par le mouvement #MeToo, qui a engendré une sorte de solidarité, de mains tendues, de sororité. Et peut-être que, fortes d’un certain soutien, les femmes iraniennes, en septembre dernier, n’ont plus retenu leur colère contre un régime archaïque.
Peu avant cependant, sonnait, tel le glas, le revirement législatif américain sur le droit à l’avortement. Revenait alors à nos esprits troublés le propos de Simone de Beauvoir : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »


Jean-Baptiste Lesueur, Club Patriotique de femmes, 1789
© Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Simone de Beauvoir savait. Les luttes des femmes, qui remontent à loin, se sont faites à la façon d’une danse ; l’homme étant le meneur. On avance, d’un pas, on recule, de deux pas. En 1793, les femmes ne peuvent pas se regrouper dans les clubs. Interdit par la Première République. Tout est bon pour soumettre les femmes, ainsi en 1795, suite à des émeutes, il sera décrété : pas plus de cinq femmes ensemble, dans la rue. Et, interdiction d’assister à des assemblées politiques. Sur cette glorieuse lancée, en 1801, un projet de loi veut interdire aux femmes de lire. Pensez ! Et si ce savoir enflait sa petite tête de femme ! Qu’elle s’imagine « émancipée et hors de la tutelle où la nature et la société l’ont mise pour son propre intérêt. » Ainsi parlait l’homme de lettres Sylvain Marchal. Le code civil napoléonien confortera la domination masculine : en 1804, la femme mariée perd tous ses droits, sur ses enfants, et, sur elle-même. En 1810, l’avortement est puni comme crime. Mieux encore, le féminicide commis par un mari trompé est jugé excusable. Tout aussi tranquillement, la Restauration supprime le divorce.

Clémentine-Hélène Dufau, La Fronde, 1898
© Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris


De ces femmes qui ont lutté à Paris pour leur émancipation

De progrès en régressions, jamais les femmes n’ont flanché. Elles bataillent. L’exposition « Parisiennes citoyennes ! », la première sur le sujet, précise Christine Bard, (commissaire scientifique extérieur), a d’emblée dressé les preuves ; sur un immense mur une coulée de noms, grandes figures du féminisme : ainsi Olympe de Gouges, Louise Michel, ou Gisèle Halimi, Simone Veil, Simone de Beauvoir, d’autres aussi célèbres, auprès desquelles se serrent, comme les guerriers sur un champ de bataille, celles, anonymes, qui se sont distinguées par leurs engagements. Femmes politiques, artistes, écrivaines, sportives, inventrices, révolutionnaires, militantes, grévistes, résistantes, avocates, prostituées, immigrées. Où l’on découvre que les femmes transgenres étaient déjà là, au début du XXe siècle.
Nombreux sont les sujets, droit à l’instruction, accès à la création artistique, culturelle ou aux pratiques sportives, droit au travail, à un salaire égal, droits civils et civiques. Et, comme la frivolité est aussi chose sérieuse, droit d’enfiler pantalons et mini-jupes. Liberté à disposer de son corps et à maîtriser la fécondité. Parcours semé de peintures, sculptures, photographies, films, archives sonores, manuscrits. Et des objets rares ! Parcours de la Révolution française jusqu’à la loi sur la parité.
Le musée Carnavalet a pensé aux plus jeunes : se détachent douze panneaux illustrés par l’autrice de bande dessinée Lisa Mandel. Douze « Histoires de meufs », éclairage teinté d’humour sur des thématiques importantes de l’émancipation des femmes.

Willy Ronis, Rose Zehner dans l’atelier de sellerie de l’usine Citroën quai de Javel. Grève déclenchées par la remise en question des acquis du Front populaire 25/03/1938
Photo © Ministère de la Culture / Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, Dist. RMN-Grand Palais

L’exposition nous en apprend de belles ! On sourit parfois, on jubile aussi, car les féministes d’antan avaient le goût de l’éclat, et répondaient souvent à coups d’humour aux attaques des hommes, et de certaines femmes.

Esther Ferrer, Série: Mains Féministes – Photo noir et blanc à partir d’un rayo- gramme de 1977 – N° série: 2/9C – 1977/2005 – Tirage 2012.
Collection privée Esther Ferrer



ORLAN, Le Baiser de l’artiste. Le distributeur automatique ou presque! n°2, 1977. Maison européenne de la photographie, MEP
© Adagp, Paris, 2022

Camille Claudel, Les Causeuses, dites aussi Les Bavardes, 2e version, 1895 © Musée Rodin / photo Christian Baraja

« Parisiennes citoyennes ! », au Musée Carnavalet, jusqu’au 29 janvier 2023
23, rue de Sévigné, 75003 Paris. Ouverture du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Nous avons ricané à l’histoire des chaussettes : le 2 juin 1936, les femmes apportant devant le Sénat des chaussettes où est brodée cette inscription : « Même si vous nous accordez le droit de vote, vos chaussettes seront raccommodées »

Éventail suffragiste « Je désire voter », affichant le résultat d’un référendum organisé par Le Journal du 26 avril au 3 mai, ayant réuni 505 972 voix en faveur du vote des femmes, 1914 Maison Chambrelent et Croix successeur, éventailliste publicitaire Collection CPHB
© Rebecca Fanuele

Photo de couverture :

Pierre Michaud, 6 oct 1979 Marche des femmes, Groupe de femmes assises faisant le signe « féministe », 1979
© Pierre Michaud / Gamma Rapho

Correctrice/Relectrice : Elsa de Breyne

17 réflexions sur « Émancipation féminine : la drôle de traversée. Exposition Parisiennes citoyennes ! Musée Carnavalet »

  1. Une femme m’attend, elle contient tout, rien n’y manque
    Walt Whitman

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    1. Oh ! Comme c’est joli ! Les femmes vous disent merci !

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  2. Merci à vous de rappeler toutes ces luttes de nos soeurs.  » Par la volonté des femmes » nous dit Yannick Ripa, historienne spécialiste de notre histoire et de celle du genre, cette volonté d’annihiler la domination masculine, et par là, d’acquérir des droits legitimes. Intéressante cette projection du notaire prétendant que  » tout le mal vient des femmes » quand on voit l’état du monde actuel …, qui, jusqu’à peu, a été dirigé en priorité par des hommes. Oui, certaines courageuses l’ont payé de leur vie et de leur santé mentale. Merci à elles pour nous. L’histoire des chaussettes apportées au sénat m’a rappelé un moment de mon adolescence, en 1960, lorsque quelqu’un m’a dit, ainsi qu’à mes soeurs:  » Vous ne serez même pas capables de repriser les chaussettes de vos maris ! ». Cela s’est avéré vrai, puisque refusant de le faire …, j’ai divorcé !. Restons donc très vigilantes et pour toujours, pour les générations futures et pour toutes les femmes du monde.

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    1. Merci chère Sylvie pour ce commentaire juste et fin. Décidément, les chaussettes restent un symbole, que beaucoup mettaient en avant, vous, ce fut dans votre adolescence, moi, j’ai vu ma mère, lavant consciencieusement les chaussettes de mon père, (elle craignait que la laine soit abîmée par la machine ?) lui jeter tout à coup au visage, tandis qu’il lui faisait une remarque à propos de la tenue de la maison…

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  3. Alors que ce débat ridicule sur l’avortement revient dans l’actu il est important que des lieux est des thèmes pratiquent la résistance, et que des personnes aussi vigilantes que Renée s’en fassent l’écho.

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    1. Merci François ! Si on laisse faire, tous les droits, et pas seulement ceux des femmes, seront remis en cause. L’époque est étrange.

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  4. Coucou Darling.

    Juste trois remarques: РSauf erreur de ma part ce sont bien des femmes qui ont accouch̩ ̩l̬ve puis ̩duqu̩ tous ces vilains mysogines !!!

    Pour mémoire lorsque je dirigeais une entreprise le comité de celle-ci me demandait de recruter des hommes pour équilibrer l’ambiance. Elles étaient 90 pour 9 hommes… Et se faisaient la peau entre elles. 5 ans plus tard elles étaient 75 pour 40 futurs féminin ides. Aucun n’a jamais pû pénétrer le comité !
    Enfin la Beauvoir aurait pu dire la même phrase à propos des homosexuels. Nous nous avons dû attendre Badinter en 1982. Heureusement que Gisèle Halimi a affirmé qu’elle n’était pas misandre 🥰🥰🥰 je me raccroche à elle ainsi que Veil plus qu’aux Chiennes de garde. Ce dont j’ai peur c’est de nous séparer davantage et de ne plus nous battre ensemble contre le populisme phalocrate…

    Reçois toute mon affection en toute sincerité Yvon, fils de castratrice !

    Yvon Méar 2 Impasse Jean Rostand 29910 Trégunc 06 48 98 20 96 mear.yvon@gmail.com

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    1. Cher Yvon, merci pour ton commentaire. Je me suis dit, parfois, en observant certains comportements, que certaines femmes élevaient leurs filles en leur donnant la responsabilité de veiller sur les frères, voire les servir, cela tend à disparaître, mais pas totalement. Un ami (homo) me confiait que sa mère, avec laquelle il était dans le non dit concernant son orientation sexuelle, lui donnait régulièrement ce conseil : « mais cesse de gaspiller ton argent au restaurant, trouve-toi une femme, elle te fera la cuisine »… Bon ! Mais il y a toutes les autres, qui enseignent à leurs garçons le respect à l’égard des filles. Simone Veil, que tu évoques, a, un jour, à table, alors que son fils avait eu une phrase malheureuse à l’endroit des filles, renversé sur la tête une carafe d’eau ! Quant à la défense des homosexuels, je n’ai jamais compris qu’il n’y ait pas plus de bruit fait par les écrivains décomplexés comme Cocteau, Gide… C’est bien les socialistes qui ont fait le boulot. Personnellement, je reste fidèle au féminisme de Simone Veil, Benoîte Groult, Gisèle Halimi. Nous devons oeuvrer en incluant les hommes dans les réunions. Je t’embrasse, Yvon. Surtout, la parité sera respectée lorsque à travail égal il y aura salaire égal.

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      1. Coucou
        J’ai craint de t’avoir choqué et ce n’était pas mon but. Parler en face à face eu été préférable…
        Heureusement j’ai pu indifféremment recruter des hommes et femmes au même salaire 😜
        De plus j’ai préféré travailler avec des femmes impliquées qu’avec des hommes fainéants.
        Le souci c’est que nous les hommes nous avons l’impression que les femmes veulent nous faire payer ce que nos  »pères » vous ont frustrés
        Bises à toi
        Ton supporter 😄

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    2. Yvon, je réponds là à ton second message. Mais bien sûr que non tu ne m’as pas choquée ! D’ailleurs une lectrice m’a écrit en privé pour me dire que tu avais raison ! Ce qui me plaît, c’est que tu payais pareillement hommes et femmes. Et tu as suffisamment de finesse pour comprendre tout ce qui se passe dans une entreprise et en tirer conclusion. Tu connais le courage des femmes, tu les as vues à l’oeuvre, et puis, je pense à ces femmes qui t’ont élevé… Je t’embrasse.

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  5. « De progrès en régressions, jamais les femmes n’ont flanché »… jusqu’à aujourd’hui ! Les néo-féministes ont mis Benoîte Groult à l’index, musèlent Sylviane Agacinski et ne lèvent pas le petit doigt pour soutenir les Iraniennes qui se font massacrer.
    Ton article est très beau, Renée, (la scultpure de Camille Claudel est sublime) mais la suite de l’histoire est à pleurer. Amitiés, Danielle

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    1. Chère Danielle, merci, je suis contente que tu aies apprécié cet article ! Je sais bien ce que tu dis, nous sommes dans une autre époque. Je regrette aussi l’époque de Benoîte Groult et d’autres pareilles à elle. Il m’arrive de me heurter avec nos nouvelles « soeurs », ainsi je préconisais que certaines réunions pourraient être composées de femmes et d’hommes, ce fut mal pris. Et puis, aux féministes racisées qui forment leur propre groupe, j’ai suggéré : « peut-être que ça fait ghetto, femmes noires uniquement, pourquoi ne pas vous rallier à elles, et il m’a été répondu que « les blanches prennent la parole, parlent à notre place. » Je crois bien que je n’ai plus ma place dans cette lutte, je n’arrive plus, comme lorsque j’étais jeune, à argumenter sans fin !!! Amitiés. Renée

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      1. Oui, le mot « argument » n’a pas plus de sens aujourd’hui puisque c’est la couleur de celui.elle (comme écrit-on celui et celle en écriture inclusive ?) qui détermine sa pertinence. Ces nouvelles discriminations pourraient être drôles tant elles sont simplistes mais, à en juger par le pouvoir de ceux.elles qui les relaient, nous sommes bien entrés dans un système totalitaire. Reste à cultiver notre jardin… Avec toute mon amitié, Danielle

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    2. Danielle, merci de ta seconde réponse qui figure plus bas. Word press devenant de plus en plus fantaisiste, je n’ai pas trouvé le mot réponse, écrit en rouge au bas de ta dernière réponse. De même je ne peux plus liker les commentaires, ni tes articles, mais ça tu le sais. Je suis en retrait d’une certaine lutte, mais je reste très attentive à tout. Tout comme toi. Amitiés. Renée

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      1. Merci à toi Renée ! Je comprends le « retrait ». Par les temps qui courent, c’est plus prudent. Mais continue à nous offrir tes articles ! Amitiés, Danielle

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  6. Puissant et galvanisant…Merci !

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    1. Merci Manuela ! Ta génération a dû se battre encore. Et je crains bien que la lutte s’étire longtemps…

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