Quand le moche prend des allures de beauté

Par Renée Valet-Huguet

Le moche fut longtemps, pour beaucoup, l’apanage des classes populaires. Revisité, il est le bien de tous. Terriblement tendance, il devient fierté

La dissidente

Ça amuse le landerneau, concours du pull moche, championnat du monde même ; on le raille mais le moche s’en fiche, on parle de lui. Sa revanche, il la tient. Une journaliste de mode réputée lui déclare sa flamme, Alice Pfeiffer, dont on devinait, à travers sa garde-robe, que la dame ne craignait aucunement « le regard social dominant » qui décide du bon goût. Elle livre un essai érudit et drôle, Le Goût du moche (184 pages, éditions Flammarion). Un coming out. Nous avons appris sans broncher sa « fascination viscérale » pour les trucs affreux. Et suivi avec une curiosité gourmande la dissection des différentes facettes du moche : le kitsch, le clinquant, le ringard, le vulgaire.

Championnat mondial du pull moche 2020. Premier catégorie famille/Albi Vintage


Tout est affaire d’éducation. Le beau n’y échappe pas. En grimaçant à la vue d’un objet, on affiche sa classe sociale. Heureux les petits enfants, qui, avant qu’ils ne soient modelés d’une pâte ou d’une autre, sont d’instinct attirés vers le brillant excessif, l’extrêmement coloré, sans crainte d’être jugés. Cette fâcheuse faute de goût, Alice Pfeiffer nous en révèle les beautés cachées.
Aussi, elle nous remet en mémoire ce que l’été met à nu, le « string ficelle se hissant hors du pantalon », qui, à ses yeux, tient de l’expérimentation revendiquée. Le moche, « une façon de déconstruire l’académie et les dogmes. »

Cabinet de curiosités contemporain

Blitz Bazar & Galerie. Pour nous c’est comme d’entrer dans le magasin de bonbons de notre enfance, d’abord lécher des yeux, non pas le rouleau de réglisse, mais la ribambelle d’objets insolites au charme attendrissant. Certains sont kitsch, parfois traités de moche, mais selon Alice Pfeiffer, le kitsch se « place dans la descendance du beau. »


Pour David Bolito, le maître du royaume Blitz, c’est une affaire de degrés. Avisant la boule dans laquelle tombe la neige, ou des paillettes lorsqu’on la retourne, envoûtante, le sommet du kitsch. « Elle a traversé le temps et fascine toujours, on me l’achète comme cadeau-amusement, donc second degré, mais aussi la petite mamie, retour au passé, premier degré. » Puis, désignant une malicieuse carafe poisson, David s’enflamme, « Premier degré aussi. Faite artisanalement, en Italie. » La passion objet.

boule Chat Persan blanc
Carafe poisson de Vietri Sul Mare, près de Naples. Photo Guillaume De La Chapelle

Populaire mais pas trop

Sûr de lui, le luxe dépouille le populaire. Prenons les crocs, lorsque Balenciaga s’empare de ces sabots utilitaires à l’air bonasse, voilà que la maison leur imprime son air supérieur. Même si demeurent la rondeur de l’enfance et les couleurs berlingot, c’en est fini d’être utile, confortable. Des Crocs compensées, hautes de dix centimètres, truffées de pin’s, affichant 680 euros (saison printemps-été 2018). Aujourd’hui, l’arrivée d’un autre hybride, un escarpin, une manière de Croc qui aurait réussi.
Le luxe s’amuse. Se démarque de son étiquette bon goût, mais attention, pas peuple pour autant.

Compensées Balenciaga. Photo Pinterest
Escarpin Balenciaga. Photo vanityfair.fr

Les affranchis

Nous, dans notre imaginaire, nous sommes certaines qu’en chaussant ses Crocs roses, Roselyne Bachelot a voulu laisser sans voix les hommes politiques, qui, à l’Assemblée, habituellement, lâchaient des mots orduriers sur son passage.

Roselyne Bachelot et ses crocs. Photo Pinterest

Nous sommes riches d’un ami qui, lui aussi, étonna. En arborant des Crocs couleur mousse, François Cohendy souleva, dans les années 2000, des vents contraires. Ex-chef du service spectacles-loisirs au sein du vénérable Le Progrès, il s’amusait des réactions que suscitait le port de ses sabots. « Mes collègues c’était un peu comme tout le monde, soit ils riaient, soit ils s’en fichaient, soit ils étaient un peu surpris. »
Fidèle à ses Crocs, François suppose qu’à présent les gens se disent, « Après tout, si Roselyne Bachelot les porte ! 

François Cohendy et ses crocs. Photo David Tran

Le comble du kitsch, les increvables nains de jardin ont inspiré à l’artiste Ottmar Hörl une collection sur ce thème. Un rien provocante.

Photo de couverture : David la Chapelle https://www.lesitedelevenementiel.com/wp-content/uploads/david-lachapelle.jpg

Correctrice/Relectrice : Elsa de Breyne

22 réflexions sur « Quand le moche prend des allures de beauté »

  1. François Cohendy 21 juin 2021 — 16 h 58 min

    Trop bien, ce type aux crocs vert vif doit être un rigolo!!!! (merci Renée)

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    1. Il est craquant et moelleux/ On l’appelle Croc’Monsieur !

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  2. Bonsoir Renée,

    c’est bien de réhabiliter le moche. Enfin c’est bien et c’est pas bien. Le moche peut interpeler, et donc ouvrir une réflexion, mais il reste moche.

    J’ai un faible pour les chaussettes, que je serais bien capable de porter, moi qui avait ramené d’un voyage à Amsterdam un tee-shirt avec un peu discret pénis ailé et ses testicules qui butinaient un champ de fleurs… tel un drôle d’insecte.

    Puisque tu parles de François Cohendy, as-tu connu Bruno Thomas, qui rédigeait des chroniques de concerts de rock pour le même Progrès. A une époque, je l’accompagnais assez souvent. C’était un bon copain.

    Belle soirée. Bises,
    Régis

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    1. Entièrement d’accord. Mais le sujet est intéressant, et le livre d’Alice Pfeiffer porte à réflexion. Mais qu’est-ce que j’aurais aimé avoir une photo de toi portant ce tee-shirt insensé. C’était culotté comme illustration, mais il y a une certaine jouissance à se balader ainsi vêtu. De même les chaussettes, il en existe avec des dessins très osés, et les mettre avec un costard pour aller à un entretien d’embauche doit être jubilatoire. Car toi seul sait… J’ai prévenu François que tu évoquais ton copain Bruno Thomas que je n’ai pas connu. J’aime l’idée que le blog ravive tes souvenirs. Bonne soirée. Bises.

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  3. Réflexions intéressantes. Perso, la crocs, je trouve cela bien moche mais je suis sûre que beaucoup la porteront car c’est mode, à l’instar de cette horrible sandale qui sera un must-have cet été (avec les chaussettes SVP). Non, je porte déjà la tongue et la botte plastique, une troisième mocheté serait de la gourmandise !

    Cela dit, cet article m’a fait penser à l’art contemporain, devenu tellement hyper conceptuel qu’il nous perd et ne peut s’adresser qu’à très peu. Pour le coup, le principe semble inversé.: empêcher l’art d’être accessible au tout venant.

    En tout cas, merci pour cet article qui amène à réfléchir et à sourire.

    Ps : il y avait, il y a quelques années de cela, le « front de libération des nains de jardin ». je ne sais pas s’il existe encore mais c’était très drôle car les membres filmaient les kidnapping des nains dans les jardins, avant de relâcher ces pauvres innocents à des kilomètres de leur habitation. Naturellement, ils laissaient une lettre de revendication très amusante.
    J’adorais !

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    1. Merci Manuela. Oui, c’était tellement drôle la croisade pour libérer les nains de jardins. Plus personne n’en parle. Quant à toi, ne te prive pas d’une « troisième mocheté » si le coeur t’en dit! Je me souviens, à propos de snobisme, il y a très longtemps une commerçante en mode apostrophait un de ses amis, célèbre chapelier lyonnais qui arborait la dernière montre Cartier, faite d’acier et d’un graphisme sans charme ; « elle est moche ta montre ». « La dernière Cartier » répond l’autre pincé. Le temps passe, et le hasard veut que quelque temps plus tard je croise la dame, laquelle arborait fièrement la dernière montre Cartier.
      Tu évoques l’art contemporain… Jeff Koons suscite des discussions enflammées!

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  4. ça m’amuse beaucoup que « le moche » devienne tendance comme une façon de faire un signe de bravade à ceux qui disent avoir bon goût. Mais le « bon goût », c’est comme la vérité, il y en a pour tous les goûts … J’aime le côté provocation de Roselyne Bachelot avec ses Crocs roses comme message à ceux qui, à l’Assemblée, se permettent des mots obscènes et, en même temps, croient être dans le « bon goût », un goût délicat bien sûr …

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    1. C’est exactement ce que souhaite Alice Pfeiffer, du moins me semble-t-il, « faire un signe de bravade à ceux qui disent avoir bon goût. » Souvenons-nous de l’excellent « Le goût des autres ». L’assemblée fourmille d’hommes grossiers, classiquement vêtus, se croyant bien élevés, la robe de Cécile Duflot avait soulevé des réflexions d’un goût douteux. La robe figurait à l’exposition au Musée des arts Décoratifs : Les scandales de la mode.

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  5. Moche ? Le kitsch, le clinquant, le ringard, le vulgaire ? Difficile à définir. J’adore la carafe poisson et je me laisserais bien tenter par les chaussettes. Pas par les escarpins Balenciaga dont la mocheté touche à la perversité. Un peu comme les « créations » de Jeff Koons… Merci Renée pour ce passionnant panorama de la plastique contemporaine !

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    1. Écoute, je pense tout comme toi! L’avantage est que la carafe poisson est à portée de ma main puisque Blitz Bazar est lyonnais! En écrivant l’article j’ai fortement pensé au film « Le goût des autres » et à ce mépris de certains de la culture. Tu es si bien dans ton jardin. Merci Danielle de ta fidélité.

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      1. Oui, Renée, « Le goût des autres » est un film d’une rare subtilité. Et les interprètes d’une extrême sensibilité. De quoi rendre modestes ceux qui se piquent de donner des leçons de bon goût.
        Ton article m’a aussi rappelé ma visite de Naples. Un choc. Un mélange, justement, de kitsch, de clinquant, de ringard (religieux), de vulgaire… à côté du baroque le plus virtuose.. Et le tout est sublime. Parce que tout cela est ancré dans une vraie culture.

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      2. Oh! Naples, c’est la ville qu’il faut voir en premier, en Italie. Parce que c’est l’Italie. Les films italiens, de qualité, restituent particulièrement bien cette ambiance que tu décris. Surtout le « ringard religieux ». Quel grand cinéma. J’ai revu récemment « nous nous sommes tant aimés », j’ai toujours envie de pleurer devant les comédies italiennes, tant c’est la vie qui s’étale sur l’écran. Tu dis vrai, « tout cela est ancré dans une vraie culture ». Merci de tes mots.

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      3. Je ne crois pas que Naples soit ma ville préférée mais c’est sa découverte est un choc ! Je me suis sentie en connexion avec des traditions millénaires. C’est intense et violent. On est très loin des villes-musées !

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      4. C’est vrai, un choc. À bientôt dans ton jardin!

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  6. 2460869385009rsgm 22 juin 2021 — 21 h 00 min

    L’imbécile ne voit le beau que dans les belles choses!

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  7. Je n’aime pas ce qui est moche. Rien à voir avec le laid qui est fascinant et plein d’harmonie. Vouloir à tout prix se démarquer des autres est surtout la marque de gens qui veulent paraître et « sont mals dans leurs pompes ». Rien à voir avec François et ses crocs utilitaires (Il est dans son jardin!), ni avec vous Renée que je trouve délicate et fine…
    J’accepte tout si cela repose sur l’harmonie….

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    1. Chère Maryse, votre commentaire m’intéresse beaucoup, et me touche. Merci. Il est vrai qu’il y a une distinction à faire entre le moche et le laid. Je pense parfois à ces objets aimés dans la jeunesse parce que beaux, et qui aujourd’hui me paraissent moche, par exemple les pattes d’éléphant, lorsque je les redécouvre en friperie je ne leur trouve plus l’élégance, la joliesse que je leur trouvais. Lorsque je vois aujourd’hui les joggings de ville, tellement vendus, les sneakers énormes tellement portées, ces objets seront sans doute les moches de demain. Mais vous avez raison, tout est question d’harmonie, et les gens mal dans leurs peaux n’en connaissent pas vraiment les règles.

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  8. Comme je vous l’ai déjà dit, j’ai un énorme problème avec ce que je qualifie de moche, au point d’être au bord du syndrome de Stendhal, du moins dans mes réactions corporelles.
    Ressenti que je n’ai jamais eu dans la nature…
    Pour moi, c’est donc une évidence. La beauté répond à des lois. Divines ?
    Merci d’évoquer ce sujet si peu abordé et qui nous questionne tous.

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    1. Oui, votre témoignage sur Facebook, auquel j’ai répondu, m’a donné à réfléchir encore sur le sujet. Votre réaction face au moche est impressionnante. Il existe de bons ouvrages sur la beauté. Je pense notamment à « Histoire de la beauté » de Umberto Ecco. Sans doute la beauté répond à des lois. On y est sensible selon le milieu qui nous façonne, généralement. Merci à vous d’avoir lu avec intérêt cet article. Merci bien sincèrement de votre abonnement au blog. À bientôt.

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