Humeur. Touchez pas à la danse

Par Renée Valet-Huguet

En mars 2020, dans le climat fébrile de la crise sanitaire les discothèques ferment leurs portes, déterrant un souvenir lointain : sous le régime de Vichy les bals sont interdits, de mai 1940 à avril 1945. La danse empêchée car immorale. Des époques différentes, des raisons différentes, le réflexe est identique, les jeunes dansent quand même

Photo Pixabay

La danse au corps

Un jour le petit Arthur accroché aux barreaux de son parc, chancelant, entend les premières notes d’une musique entraînante, aussitôt il se met à chalouper, un déhanchement souple et en rythme. Il rit, comme en pleine ivresse.
Et si la danse appartenait à ces choses qui viennent naturellement aux êtres, parce que inscrites, ces choses impossibles à réprimer. Aujourd’hui alors que les discothèques sont muselées, on prend conscience de leur utilité. Au sortir du premier confinement, leurs habitués, privés de l’échappatoire que constitue la danse du samedi soir, allaient souvent de bar en bar. Des bagarres éclataient dans la rue.
« La danse ça canalise la violence », nous déclare un propriétaire de discothèque, qui prédit, « les fêtes sauvages se multiplieront, vous ne pouvez pas demander à des jeunes d’aller au lit à une heure du matin. »
« C’est plus fort que moi, j’y vais. », confesse Iris, vingt-deux ans. Des soirées dans des appartements. « Les infos circulent facile sur les réseaux sociaux. On a le choix. Après on danse jusqu’à point d’heure. » Peut-être pour conjurer l’angoisse de l’épidémie.

Prohibition

Le pays déjà avait dû fermer ses dancings, de mai 1940 à avril 1945. La danse, selon le régime de Vichy, défiait la morale et les bonnes moeurs. Danser. Le mot rend brillant le regard. À l’époque de l’entre-deux-guerres le peuple s’est pris de goût pour la danse, des danses de couple qu’on pratiquait au moindre prétexte : guinguettes, dancings de luxe, tout ça avait essaimé.

Guinguette. Photo Pinterest

Depuis les années 20-30 où s’étaient immiscés chez nous le tango et la rumba, la morale, surtout chrétienne, avait jeté l’opprobre sur ces danses venues d’Outre-Atlantique qui fleuraient le métissage, qui exigeaient des corps un rapprochement brûlant peut-être.

Le « Bal nègre » appelé aujourd’hui Bal Blomet. Photo Nofi.fr


Cette fois c’est le contexte sanitaire qui entraîne pareille obligation : on éteint la boule au plafond. Quant aux danseurs, quelle que soit l’époque, ils souffrent. Certains encaissent, d’autres, prenant le risque de se frotter aux gendarmes deviennent danseurs clandestins.
Sous Vichy les campagnes surtout désobéissent ; une cour de ferme ou une grange, un accordéon, un couple ouvre le bal. Aujourd’hui on dit fêtes sauvages. On se trémousse seul sur de la techno, toutefois se discerne un accordage collectif, pour des moments intenses.

Bal clandestin dans une cour de ferme. Photo Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère

Une rare exposition matérialise l’interdiction du régime de Vichy : Vous n’irez plus danser ! Les bals clandestins 1939-1945. Un parcours semé de documents, images, preuves étonnantes. C’est au Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère, Grenoble, jusqu’au 3 janvier 2021.

Fête sauvage quais de Saône Lyon 30 Mars 2021. Photo Lyonmag.

C’est vers les années 70 que les corps se sont détachés, délaissant le piétinement lascif du slow, le joue contre joue. L’exercice délicat de la drague s’effectuera sans préambules. « C’est mieux ainsi. », s’amuse Catherine, sexagénaire. « Avant on était assises, à attendre bêtement que les garçons viennent nous inviter à danser ; après, les moches aussi ont eu le droit de frôler les jolis garçons sur la piste. »

Danseurs de slow. Photo anotherwhiskyformisterbukowski.com

D’autres danses que les nôtres

Dans les rues bouillonnantes de Kinshasa, Congo, la photographe Aude Osnowycz a bâti un hallucinant reportage de ces artistes qui réalisent des scénographies avec leurs corps. Les performeurs de rue.

Photos Aude Osnowycz

Nous, nous sommes jalouses des femmes peuls devant lesquelles, au Niger, une fois l’an, les plus beaux danseurs s’affrontent dans un concours de beauté pour hommes. Seules les femmes constituent le jury. Outrageusement fardés les jeunes hommes dansent, imitant la parade nuptiale des oiseaux du désert. Les jeunes filles choisiront, après la danse, celui qui échouera dans leur couche, pour une nuit ou pour toujours.

Danseurs Peuls Fête de la Geerewol Niger. Photo Pinterest

Photo couverture Allociné : Film La fièvre du samedi soir

Correctrice/Relectrice : Elsa de Breyne

13 réflexions sur « Humeur. Touchez pas à la danse »

  1. Joli article Renée, avec de très belles illustrations. Les époques, les lieux changent, mais la danse reste l’antichambre de l’amour, quand ce n’est pas l’art scénique.

    C’est ce que les frustrés de Vichy manifestaient. Dans le « Travail Famille Patrie » s’amuser n’a pas sa place, surtout avec son corps et celui des autres.

    Tu as raison, les parades nuptiales de certains oiseaux sont sublimes. Et la version des Peuls a de quoi te rendre jalouse.

    Personnellement, j’ai des difficultés avec la danse, ma timidité et un certain manque de grâce m’a fait consommer certains désinhibiteurs pour oser aller danser.

    Merci pour ce bel article Renée.

    Bonne soirée et bises,
    Régis

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    1. Merci cher Régis. Les timides ont leur danse, le slow. La douce angoisse de s’approcher d’une jeune fille se dissipe au fur et à mesure que la danse se déroule, la confiance finit par s’installer. J’aime savoir ta propre expérience. Bonne soirée

      Aimé par 1 personne

  2. François Cohendy 5 mai 2021 — 19 h 01 min

    Du menuet et des bals musette au hip hop en passant par tous les courants artistiques des chorégraphies de scène, la danse a toujours été à la fois un rite social, un mouvement impulsif et une pratique culturelle, merci d’avoir si justement mis cela en lumière.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci François. J’ai essentiellement pensé à ce film que j’ai vu plusieurs fois tant je l’aime : Le Bal, d’Ettore Scola…. Nous en parlerons un jour, toi et moi.

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  3. Article très intéressant qui témoigne bien de l’importance de la danse pour les jeunes.. et même les « anciens »
    (voir les goûters dansants de la Coupole et autres lieux). Combien d’après midi et de soirées ai je passé dans les caves de Saint Germain des Prés !!! Et les slows pour faire connaissance et plus si affinités. Essayons de ne pas laisser mourir les discothèques. C’est un devoir civique.
    Merci Renée
    😍🙌

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    1. Merci Claude de ton témoignage. C’est grisant la danse, seul mais en communion avec les danseurs du dance floor ou à deux. Je crois que les goûters dansants se perdent un peu, mais il en reste et c’est tant mieux. À Strasbourg, pour la St Valentin un bal où l’on danse uniquement le slow est organisé. Je ne sais pas si l’initiative se poursuivra. Les discothèques, quant à elles, sont menacées de mort selon le Président de leur syndicat, qui déclare que les jeunes s’organiseront autrement. Merci de ta fidélité au blog.

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  4. RÉPONSE
    Votre commentaire

    Après les années 70, encore jeune, j’ai longtemps regretté les slows, tellement sensuels, voluptueux parfois, aux ondulations lascives. ET oui, danser est essentiel, se mouvoir en accord avec la musique, ne plus être pour quelques instants dans un espace-temps …

    Aimé par 1 personne

    1. Le slow, la danse des timides dit-on. Les premiers émois… Plus rien n’existait autour. On retrouve la magie du slow dans des thés dansants. Merci Sylvie de ce témoignage qui évoque la nostalgie de cette danse à deux. Y reviendra-t-on? Peut-être, après ce long temps de distanciation. Par besoin du corps à corps.

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  5. 2460869385009rsgm 6 mai 2021 — 10 h 47 min

    La musique est une onde douce qui fait vibrer les cellules qui provoquent ces ondulations du corps… Rien à voir avec la 4G et encore moins la 5G….

    Aimé par 2 personnes

  6. Chère Renée,
    en lisant ton article, je comprends pourquoi la chanson de Dalida (que je n’apprécie pas particulièrement) me trotte dans la tête depuis le 3 mai, jour anniversaire de sa mort. Ce « Laissez-moi danser » a dû entrer en résonnance avec un besoin de bouger de plus en plus impatient. Vital comme tu l’évoques si bien. Merci pour ces belles découvertes de la photographe Aude Osnowycz et de cette parade nuptiale extraordinaire des danseurs peuls !
    Amitiés, Danielle

    Aimé par 1 personne

    1. Merci chère Danielle. Sais-tu que j’ai eu également en tête toute la journée où j’ai publié l’article, la chanson de Dalida, que je n’apprécie pas particulièrement non plus, « Laissez-moi danser », et le soir enfin, une autre chanson a pris le relais, de Nougaro : « Dansez sur moi ». La danse ne nous lâche pas. Heureuse que tu aies apprécié l’Afrique à travers l’objectif de Aude, elle a fait de beaux reportages en Afrique. Quant à ces fabuleux danseurs peuls, j’ai eu la chance de les voir, non pas à la fête des amours qui a lieu près d’Agadez, mais à Niamey, le centre culturel avait donné un spectacle où les danseurs se produisaient ; bien sûr il n’y avait pas l’ambiance de la fête des amours, mais quand même c’était extraordinaire. À la fin de la soirée, une de mes copines, rendue folle par ces danseurs, les a littéralement poursuivis, dans l’espoir d’en attraper un, ils riaient, échangeaient entre eux des paroles qui semblaient gaies et surprises. Las, elle est revenue vers moi, bredouille. Amitiés. Renée

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      1. J’imagine la scène de la copine à la poursuite de son beau danseur ! Heureusement l’humour était encore partagé… Let’s dance ! Belle soirée, Danielle

        Aimé par 1 personne

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