L’inconnu de la poste, par Florence Aubenas, ou l’immuable fascination du fait divers

Par Renée Valet-Huguet

Fascinant ou addictif pour certains, crapoteux pour d’autres, le fait divers reste pour la littérature la tentation. S’ils se font simples rapporteurs des faits, les écrivains se plantent. Mais, à partir d’une enquête têtue, il est possible de faire une lecture nouvelle de l’affaire la plus insolite. Ainsi Florence Aubenas, dans L’inconnu de la poste, sort de l’ombre les à-côtés d’une histoire criminelle dont l’un des personnages est un village français

« Ma vie est un roman »

Juliette, une lectrice, âgée, nous conte ce qu’elle avait écrit des années auparavant à François Truffaut et Claude Lelouch. Sa vie de femme de voyou. Vie palpitante, pulvérisée en quelques secondes. En plein jour, plusieurs coups de feu, le corps de son homme qui s’effondre ; l’instant d’avant elle lui tenait le bras.
Seul Truffaut lui avait répondu. Nous avons eu une palpitation particulière en lisant la lettre. Un romancier plutôt, conseillait-il élégamment. Mais ce fait divers n’a fait en son temps qu’une brève dans un journal local.

La tentation du fait divers

Faire main basse sur une histoire vraie et tragique est chose délicate. Il faut que l’auteur(e) soit pris par les personnages, perçoive ce qui a échappé à la presse ; le lecteur attend le fruit d’une rencontre, des révélations sur un air de romance. Enquête et talent sont nécessaires. Pourtant nombre d’auteurs se jettent sur ces affaires qui captivent l’opinion, si bien que Grasset a baptisé d’un drôle de nom une collection : « Ceci n’est pas un fait divers ». Philippe Besson, premier de cordée, a vu gros, publiant, en 2006, L’Enfant d’octobre, roman inspiré de l’affaire Villemin. Il « imaginait la mère de Grégory en train de tuer son fils. » Christine Villemin attaque. Gagne le procès.
Jusqu’où peut s’étirer la liberté d’interprétation ?

Toujours les écrivains ont épluché La Gazette des Tribunaux, Détective. De Flaubert à Stendhal, Zola, Mauriac, Duras, et plus récemment Emmanuel Carrère, qui avait suivi le procès de ce faux médecin, le dépeindra dans L’Adversaire. Régis Jauffret dans Sévère se glisse aisément dans la peau d’une femme qui assassine son amant, le banquier Édouard Stern, au cours de jeux sadomasochistes.
L’écrivain américain Truman Capote, lui, livrera un âpre chef d’oeuvre de sa rencontre avec le crime crapuleux. De sang froid, 1966. Il verra en prison les deux criminels, Dick Hickock et Perry Smith, qui avaient abattu à bout portant un cultivateur, sa femme, et leurs deux enfants. Capote éprouve des sentiments très troubles pour ces deux paumés qu’il accompagnera jusqu’à leur exécution.

L’inconnu de la poste – Florence Aubenas, Éditions de l’Olivier

Même si Gérald Thomassin, acteur marginal, apparaît amplement dans le récit de Florence Aubenas, c’est bien une petite ville déclassée, riche d’un lac, que la journaliste érige en vedette. Montréal-la-Cluse, sur la route de la Suisse, autrefois étape pour gens huppés, devenue simple productrice de plastique.
« Édith Piaf, Louis Aragon ou l’Aga Khan ont eu leurs habitudes à l’Hôtel de France et au Belle-Rive, qui faisait aussi cabaret. Fernand Raynaud achetait ses Borsalino chez le chapelier de la rue du Collège, là où une mercière tente désespérément aujourd’hui de revendre son commerce. »
C’est là qu’échoue Thomassin, au camping. « Coquet chapeau de feutre, des gants et un manteau mi-long, en cuir noir. » Vite il traîne avec des marginaux, Tintin et Rambouille, également noyés de bière, toxicos, mais l’acteur tranche sur eux ; sa gueule d’ange brisée, et puis il a la bouche pleine de ses succès de cinéma, même « un César du jeune espoir qu’il aurait gagné au début de sa carrière. » Il s’installe enfin dans un logement appelé grotte, en face de la poste. La fameuse poste où l’inimaginable se produit le 19 décembre 2008. La postière, Catherine Burgod, « belle femme blonde », mère de deux enfants, est tuée de vingt-huit coups de couteaux, 2500 euros sont volés. Elle est enceinte.

Meurtre à Montréal-la-Cluse. Photo Le Progrès.

Gérald Thomassin, qui, plus tard, fait l’acteur devant des gens du coin, mimant l’attitude du criminel, devient le point de mire. Ragots, accusations. Il n’a pas d’alibi. Garde à vue, puis relâché. Interpellé de nouveau en 2013, il est emprisonné sans preuves tangibles. Libéré trois ans plus tard, alors que le procès n’a pas eu lieu. C’est à cette époque que Florence Aubenas est allée le voir. 

Gérald Thomassin dans Paria, en 2000. Photo Parismatch.com

En 2018, rebondissement. Un nouveau suspect est arrêté, trahi par son ADN retrouvé sur le lieu du crime. Gérald Thomassin est au bord de la réhabilitation. Il a quarante-cinq ans. Mais tout bascule. Convoqué à Lyon pour la confrontation, il appelle Florence Aubenas, un rendez-vous est pris devant le tribunal, le 29 août 2019. Il ne viendra pas. À minuit son téléphone s’éteint pour toujours.
Il y a eu non lieu, mais l’affaire résonne comme inaboutie.

Florence Aubenas, a enquêté sept ans, avec minutie, sensibilité. Elle s’est laissé attraper. Son récit, tissé fin, tient du polar. Les témoignages, tout comme les retours en arrière sont placés quand il le faut. La distance qu’elle établit avec les personnages se veut respectueuse, l’empathie s’étend à tous. Thomassin, l’acteur insaisissable, la victime, femme complexe, son père, un puissant de la ville, ravagé, qui crie vengeance.
Et puis, en majesté le village ; la disparition du monde paysan, les mystères d’une vallée dévorée par l’industrie du plastique. On pense à Chabrol. Mais il s’agit bien d’un immense reportage, sous une plume concise, habile, belle.

Florence Aubenas grand reporter au Monde, est aussi auteure de La méprise : l’affaire d’Outreau, (Seuil, 2005) et Le quai de Ouistréam (L’Olivier, 2010),

Photo de couverture : Pinterest

Photo d’ouverture : Françoise Lerusse

12 réflexions sur « L’inconnu de la poste, par Florence Aubenas, ou l’immuable fascination du fait divers »

  1. Je suis très intéressée par les faits divers, surtout si, après coup, ils sont traités par des écrivains comme Emmanuel Carrère, formidable écrivain, ou Florence Aubenas, journaliste intrépide et remarquable témoin de notre monde et de ses faiblesses. Donc souhaitons un beau succès pour son dernier livre.
    📚📚

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci de ton intéressant commentaire, Claude. Dans le genre, le livre de Truman Capote m’avait passionnée, et le film était à la hauteur, ce qui est rare. Florence Aubenas s’était déjà penchée sur un fait divers sidérant, l’affaire Outreau, j’aime sa façon d’enquêter, son écriture.

      Aimé par 1 personne

      1. Bonjour Renée,
        Oui le film sur Truman Capote est excellent, j’avais beaucoup aimé ce parti pris d’éclairer la relation qu’avait l’auteur à succès avec ces criminels en accusation.
        Florence Aubenas a une très belle écriture, et puis elle cherche à aller au fond des choses.
        Merci pour ton article, j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire.
        J’adore les histoires de faits divers, c’est toujours une plongée dans le psychisme de l’humanité et dans sa part d’ombre.
        J’avais suivi l’enquête sur cet acteur fraichement césarisé, une sombre histoire en effet…
        Bonne journée Renée et merci pour ton article
        Bisous 😚

        Aimé par 1 personne

      2. Merci Corinne de ta présence sur cet article. Oui, nous sommes beaucoup à être captivés par le fait divers, Régis a écrit là un commentaire très juste. Enfant, je voyais mon oncle lire Détective, journal habile racoleur, qui illustrait ses articles de photos saignantes, j’étais effrayée, je croyais que c’était comme au cinéma, de la fiction pure, et cette idée me rassurait. C’est en grandissant que j’ai compris que la réalité est pire que la fiction! Comme toi j’ai vraiment aimé le film de Sang froid, je me suis aussi souvent interrogée sur l’attirance de Capote envers ces paumés mais crapules quand même, et puis je m’interroge sur ces femmes qui écrivent à des détenus de longue peine, en tombent amoureuses, se marient parfois en prison. J’ai mon idée là-dessus, il faudrait que j’en parle avec des psychologues… À bientôt Corinne, j’aime lire tes commentaires.

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  2. J’ai adoré ton texte Renée. C’est un vrai sujet. Comment ne pas penser à l’auberge rouge et au fameux dahlia noir de James Elroy. Une histoire de meurtre abominable d’une femme, écrite par un auteur dont la propre mère avait aussi été assassinée.

    Comment résoudre le dilemme entre l’attrait que nous ressentons pour les faits divers, témoignage d’une réalité que nous ne vivons pas, et le dégoût que l’on ressent pour ces sordides histoires où le pire de l’humain se déploie pour faire le mal ?

    Merci pour ton superbe article.

    Je t’embrasse, Renée.
    Régis

    Aimé par 1 personne

    1. Cher Régis, je suis heureuse d’avoir pu te plaire à travers cet article, vois-tu le sujet me brûlait l’esprit depuis un moment. J’ai un ami pénaliste qui a défendu une femme qui avait, à l’aide de son amant, tué son vieux et riche mari, épousé peu de temps auparavant ; c’est finalement le fils qui a aidé les enquêteurs, sorte de dénonciation. Mon ami, après le procès, a raconté l’affaire dans le détail, lorsque nous étions entre copains, et quand je pense à toutes les questions que tous lui posaient, y compris moi, cet air gourmand… Et je me suis dit exactement ce que tu écris là. Car souvent la réalité dépasse la fiction, et l’homme apparaît dans toutes ses contradictions, ses horreurs. Et on veut en savoir plus. Merci de tes appréciations sur mon travail, qui m’encouragent. Je t’embrasse. R.

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      1. Lorsque j’étais jeune, je regardais (parfois, pas tout le temps…) les chiens écrasés dans Le Progrès. C’est toujours la même idée. Ma fille Lola lit tout ce qu’elle trouve sur l’affaire Dupont de Ligonnès. Cette affaire la passionne. Dieu sait pourquoi…

        Vas-y, écris, fonce !

        Bonne soirée Renée.
        Bises,
        Régis

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      2. Merci Régis. Ah! Dupont de Ligonnès. Je comprends Lola. Je me suis posée tant de questions sur cette famille. Florence Aubenas disait au micro de France Inter qu’elle donnerait cher pour savoir où se trouve Gérald Thomassin, là aussi je comprends, surtout elle qui a passé du temps avec lui, s’est tellement impliquée. C’est elle qui avait payé son billet, qu’il a utilisé pour aller non pas à Lyon, au tribunal mais dans une autre direction.

        Aimé par 1 personne

  3. Je crois que ceux qui prétendent ne pas s’intéresser aux faits divers sont de grands hypocrites. Florence Aubenas, qui est au-dessus de tout soupçon de curiosité malsaine, le démontre avec talent. C’est dans ses déviances les plus extrêmes qu’on peut trouver ce qui fait la spécificité de l’être humain. Merci, Renée, pour ce bel article ! Danielle

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    1. Merci à toi, Danielle, pour ta fine et juste analyse du phénomène. Bonne journée. Renée

      Aimé par 1 personne

  4. François Cohendy 9 avril 2021 — 9 h 23 min

    Impeccable, comme toujours sur ce blog. Et d’autant plus méritoire que les liens entre le fait-divers et la littérature sont inextricables.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci François. Il arrive que la réalité dépasse la fiction.

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