Quand la mode abandonne ses grands airs

Par Renée Valet-Huguet

Telle une belle orgueilleuse dont le talon se casse tout à coup, la mode a fait la grimace. L’instant d’après, elle reprenait sa marche, un peu différente ; l’air presque accessible. La mode s’accommode de tout. Même de la guerre.

Saint Laurent. Photo Pinterest Folkr

La tentation du spectacle

La mode a toujours lorgné du côté du spectacle, mais avec le temps, de défilés spectacle on est passé au cirque. S’écartant progressivement des présentations traditionnelles de Charles-Frédéric Worth, le pionnier de la haute couture ; premier, à la fin du XIXe siècle, à faire défiler des mannequins dans de prestigieux salons, devant un parterre composé de clientes. C’est la couturière britannique Lady Duff Gordon, qui, en 1911, met une touche théâtrale dans son premier défilé. Les années 20 apportent musique, danse, décor. Coco Chanel, elle, inaugurera la démarche propre au mannequin : « Les hanches en avant, une main glissée dans la poche et l’autre en mouvement ». Schiaparelli mise sur l’humour. Christian Dior époustoufle avec son New Look, années 50, les défilés s’étirent sur une heure et demie.

Mais la fureur des années 60 amène le spectaculaire. La musique prend le dessus, les bottes Courrèges sautillent, la mini jupe danse et affole. Années 80, l’arrivée d’un certain Thierry Mugler, aussi bon scénographe que couturier jettera sur les podiums extravagance, ostentation. Génération Palace. Jean-Paul Gaultier, Claude Montana. La décennie suivante sera sexe et luxe, à travers les shows de Gianni Versace. Cependant, de l’autre côté du miroir se joue une mode sans ornementation. Minimaliste. À sa tête Jil Sander, Helmut Lang.

Courrèges. Années 60 Photo Pinterest. Blogspot.fr
La robe à épingles Gianni Versace, Christy Turlington & Helena Christensen. Années 90. Photo Pinterest

Renforcer sa puissance

La démesure ébranlera la mode après les années 2000. Un mot magique s’imprime sur toutes les lèvres : médiatisation. Aussi la mode se met à fabriquer du divertissement. Tout au long de l’année, des collections capsules, des collaborations, du type Isabel Marant et H&M, et une enfilade de Fashion Weeks. Jusqu’à fatiguer les rédactrices de mode.
Le vêtement devient secondaire, l’important étant le gigantisme du défilé. Dans un hautain mépris de l’argent. Dior ou Chanel louant des lieux prestigieux, invitant deux mille personnes à leurs shows, logeant somptueusement les VIP. Chanel écrase tout : entre sept et dix millions d’euros, murmure-t-on. Une broutille, si l’on sait qu’en 2017, la maison a dévoilé un chiffre d’affaires de 9,62 milliards de dollars.
Les marques plus modestes alignent cent mille euros. Et défilent plusieurs fois par an. Les créateurs, eux, font preuve de débrouillardise…

Dior. John Galliano et ses modèles. Années 2000. Photo WordPress. Do it.

Chanel. Forte de ses huit shows annuels dans le prêt-à-porter, la haute couture, pré collection automne hiver, collection croisière. Et, pour sa collection Métiers d’art, se déroulant à l’étranger, environ six cents invités voyagent aux frais de la maison, en mode luxe, ça va de soi.
Karl Lagerfeld avait des tocades. Reconstituer au Grand Palais, à Paris, une plage, une forêt, un aéroport, un supermarché où les boîtes de conserve arboraient les deux C, sigle si convoité de la maison. Les invités serraient jalousement contre eux la précieuse conserve. Des invités traditionnels, grands titres de presse mode, mais aussi, depuis l’expansion d’internet, les importants du moment : les influenceurs web, qui obtiennent d’être placés au premier rang, au grand dam des expulsés.

Défilé Chanel. Mars 2018. Forêt reconstituée au Grand Palais. Photo crédit Chanel

Foule persillée de VIP, d’actrices rémunérées, qui attirent les regards tout autant que le podium. Coup réussi. Dix minutes de défilé.

Défilé Chanel automne hiver 2010 2011. Mer de glace et vrai iceberg géant importé de suède. Photo crédit Chanel

Nouvelle vie

Sous la sidérante autorité de la Covid 19, la mode s’incline. Puis trouve la parade. Londres, Milan, Paris annoncent tour à tour que, si leurs défilés d’été ont été annulés, ils verront le jour, mais cent pour cent numérique. En live, interviews exclusives, vidéos, podcasts. Et atteindront un public plus large que les seuls invités aux défilés physiques. Une Fashion Week numérique en juillet. New-York choisit septembre. On sent percer sous les mots que la mode virtuelle sera plus accessible, et vertueuse ; fini, pour les fashionistas, journalistes, acheteurs, VIP, de réduire l’empreinte carbone en sautant d’un avion à l’autre. « Éco responsable », martèle la mode à ses détracteurs. La mode absorbe tout.

Stopper la boulimie de la mode

Comme pour l’appeler à retrouver une bonne santé, Giorgio Armani, par le biais du média WWD s’adressait à la mode, le 3 avril. Prônant le ralentissement. « Cela n’a aucun sens pour une de mes vestes ou combinaisons de vivre dans la boutique pendant trois semaines avant de devenir obsolète, remplacée par de nouvelles marchandises qui ne sont pas trop différentes » Appelant à « réparer ce qui ne va pas », insistant, « cette crise est une opportunité pour ralentir et réaligner chaque chose ».
Souvenons-nous du cri poussé par Li Edelkoort. Son manifeste « Anti-Fashion » sur la mort de la mode. Elle aussi considère que c’est le moment où jamais de se reprendre.
Armani avoue aux médias sa peur de la pandémie. Bouge cependant. Faisant don de 1,25 millions d’euros à des hôpitaux. Sollicitant ses usines afin de créer des combinaisons médicales et certifiées.

Instagram Giorgio Armani

De grandes maisons ont participé à la fabrication de masques, blouses. Mais aussi des couturières, sans tapage. Nous aussi, à Lyon, nous détenons des personnes au grand coeur, qui, dès le début de la pandémie, alertées par des infirmières dépourvues de masques, ont cousu pour les hôpitaux, Ehpad, maternités, foyers de jeunes migrants. Gracieusement. Rose Carbone, atelier 8, rue Romarin Lyon 1er. Les Poupées, atelier 10, rue Romarin Lyon 1er.

Photo de couverture ©Charles Platiau/Reuters

10 réflexions sur « Quand la mode abandonne ses grands airs »

  1. Superbe article – avec une morale en plus !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci France. C’était devenu tellement fou…

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  2. Excellent. Je ne suis pas une victime de la mode, mais cet article est très bien fait, excellemment écrit et donne envie d’en savoir plus.
    Merci Renée.
    Bonne soirée.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci, Régis d’avoir ouvert cette porte sur la mode. La mode me passionne, mais ces dernières années c’était devenu incohérent, et surtout la folie de tout, la valse des directeurs artistiques dans les grandes maisons, le rythme effréné des collections, jusqu’à user les créateurs. Là, la mode se prend à réfléchir…

      Aimé par 1 personne

  3. Très bel article, extrêmement touché que vous m’ayez cité…. Merci Renée

    Aimé par 1 personne

    1. Une évidence, puisque j’évoquais les bienfaits apportés par les gens de la mode. Merci de votre appréciation sur l’article.

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  4. François Cohendy 24 mai 2020 — 9 h 04 min

    J’adore Jil Sander!

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    1. Moi de même! Une rigueur, une élégance… La détestation des falbalas

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  5. Un grand bravo Renée pour ce passionnant dossier!

    Aimé par 1 personne

    1. Merci bien sincèrement, Jocelyne, je suis sensible à votre commentaire, vous connaissez bien ces problèmes.

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