Humeur. Le blues du boomer

Par Renée Valet-Huguet

Jusque là un groupe suscitait les convoitises. Les enfants chéris des Trente Glorieuses. Actifs, nantis, ils couraient le monde, se gavaient de sports à la mode et de culture, répondant à l’injonction paradoxale de notre société : vieillir d’accord, mais à condition de rester jeunes. Les nouveaux vieux. En cette période globalement confuse, le terme vieux est badigeonné de mépris, en clair, des bouches inutiles. Pas si sûr.

John Lennon et Yoko Ono Photo source Pinterest

Génération boomers

Nés après la guerre, attendus, adulés, le monde moderne s’est bâti autour de leur nombril : rock, magazines, ciné nouvelle vague, bagnoles rapides, mini jupe, coiffure choucroute ; une génération au sourire supérieur, qui n’a connu que paix, prospérité, plein emploi. Et, le plaisir sans entraves. Plus tard, certains boomers ont cru pouvoir s’offrir un bain de jouvence en troquant un foyer mûrissant contre un autre, éclatant de jeunesse. Puis, carte vermeil en poche, en pleine forme, la génération bénie restait à la proue, intellos médiatisés, professions libérales, artistiques, ou milieu associatif. Les femmes, elles, outre maints obstacles à franchir, devaient barrer la route à l’avancée de l’âge. Pour le moins une politesse, semblait-on leur dire, à coup de pub illustrée de filles diablement bâties. Les publicitaires ont horreur des vieilles, excepté pour vendre de la colle à dentiers. Le peu de femmes qui assument leur âge s’entendent reprocher un « laisser aller », ou bien, devant leur apparence vieillissante on les traite en femmes d’exception, sorte d’héroïnes.

Compartiment de vieux

C’est une sale petite chose infectieuse qui a calmé l’ardeur de nos fringants septuagénaires, les précipitant d’un coup dans le camp des vieux. Mais le vieux, que l’on appelle pudiquement aîné, c’est l’autre, le dépendant. Partout on discourait sur lui, surtout on en parlait mal. Sans se soucier s’il écoutait ou pas. « Le virus est dangereux pour les vieux ». Vulnérables, coûteux. On parlait de groupe et non pas de personnes. Un groupe qui aurait en multipropriété la vieillesse. « Violent, non ? », tonitrue une septuagénaire active, qui a signé le manifeste des 171 vieilles et vieux réfractaires. « On gêne. Tous ces bruits selon lesquels les médecins devraient faire un tri entre les malades, pour accéder à la réanimation. C’est surréaliste. Et là, plus question de tricher, l’apparence n’y suffira pas », ajoute Hélène, comme une malice. Puis soudain, dans un rire « Je veux bien donner ma place à un jeune, à condition de pouvoir le choisir ».

La vie devant soi

Édifiées, nous avons repensé à ce livre, Les promesses de l’âge, 2018, sagement, finement écrit par Perla Servan Schreiber, qui affirme: « La vieillesse n’est pas ce que je croyais. À 75 ans j’aime mon âge. Ai-je jamais tant aimé ma vie ? Si on m’avait prédit ça à 20 ans, j’aurais ri. La longévité a tout changé ».

Est-ce la malédiction d’être vieux ? Anne Sinclair, journaliste, s’exprime pour tracts de crise des Editions Gallimard.

Anne Sinclair sur CBS dans l’émission Sunday morning dimanche. – Capture CBS.

Créatrice depuis plus de quarante ans, Vivienne Westwood. 79 ans. Reine punk, militante pour le climat.

Photo source Pinterest

L’enfant terrible de la mode, Jean-Paul Gaultier, créateur depuis les années 70. Lanceur de défis.

Remarié en 2019, à 69 ans, père à 70 ans, Jean-Charles de Castelbajac ne cesse de promener sa curiosité dans différents domaines créatifs. Et crée, mixant art et mode.

Jean-Charles de Castelbajac et sa robe Andy Warhol.
Photo Imaxtree

Toujours actrice, à 83 ans, Jane Fonda s’illustre dans Frankie & Grace (Netflix), depuis 7 ans, disséminant ainsi ses idées sur les femmes mûres, ses messages d’activiste.

En 2018, Anne Sylvestre ses 60 ans de carrière par une tournée et un triple CD Florilège.

Indomptable, Brigitte Fontaine, qui exhibe sa carte senior dans une chanson guerrière : Prohibition. Amie des femmes : « Tout ce que j’ai fait, c’est pour les femmes, pour apporter ma petite pierre à l’édifice pour la reconnaissance de la créativité des meufs ».

Se souvenir de Bruit Bleu, où il conseillait, vendait de la musique. Le lyonnais Bernard Seux, batteur, fonde il y a 10 ans le groupe Senor’s Blues, composé de boomers. Ils se produisent un peu partout en France.

Le groupe Senor’s blues en concert
Bernard Seux. Photo J.Pierre Jacquot pour Jazz-Rhône-Alpes.com

« La vieillesse ne devient médiocre que lorsqu’elle prend des airs de jeunesse » Hermann Hesse

Photo de couverture Alain Boix

16 réflexions sur « Humeur. Le blues du boomer »

  1. Super article, très bien écrit et avec du fond ! Bravo !
    R. 😉

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    1. Merci Régis. La situation actuelle m’a poussée à écrire cet article.

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  2. François Cohendy 10 mai 2020 — 7 h 47 min

    Merci et bravo à Renéé d’avoir pensé à Brigitte Fontaine et Anne Sylvestre!

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    1. J’ai pensé à toi en faisant la sélection, nous les aimons.

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  3. Excellent article. Oui, les « anciens » ont des choses à dire et à montrer. Jane Fonda formidable, Anne Sylvestre, ses chansons pour enfants, tous et toutes talentueux. Une pensée aussi pour des penseurs comme Edgar Morin.
    Bravo

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    1. Merci Claude. Oui, les penseurs, Edgar Morin ne dit que des choses justes et si intelligentes.

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  4. Excellent choix. Nous, les « anciens » avons des choses à dire et à montrer. Une pensée particulière pour la superbe et talentueuse Jane Fonda. Manque peut-être Joan Baez et Des penseurs comme Edgar Morin. Bravo

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    1. Merci Claude. Le choix fut crucial, peu de place et j’ai naturellement laissé un bon espace à la mode!

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  5. Génial ! j’adore… Merci Renée

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    1. Merci Nelly, je suis heureuse que tu aimes cet article.

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  6. Génial! Et ils continuent à influencer les nouvelles générations… qui naturellement pensent qu’elles ont tout inventé!

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    1. Exactement! Ils ne cesseront de bouger. Merci Manuelle

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  7. Elisabeth Nicolini 23 mai 2020 — 14 h 27 min

    Ah ça fait du bien ce genre d’article, qui remet les pendules à l’heure. Efficace, documenté, riche d’exemples et de moments « historiques » bons à rappeler à nos chères têtes blondes et brunes. Rien ne manque. Tout est dit d’une plume légère, avec talent et humour. Bravo Renée

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    1. Je suis tellement heureuse de ce que tu me dis, Elisabeth. J’ai eu à coeur d’écrire cet article, tant je souffre de la façon dont on traite les aînés actuellement. Et puis un petit coup de nostalgie, c’est bon pour la santé.

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  8. Bonjour Renée
    Quelle bonne idée que cet article. J’admire toutes ces femmes citées dans celui-ci et où tu développes avec beaucoup de soin et d’intelligence ce qu’elles représentent, véhiculent, transmettent encore. Ce sera jusqu’au bout, et pour le reste « on s’en fout » dirais-je. 😉

    Nous reconnaissons ici à la maison que nous en avons eu de la chance de vivre ces années, et je suis d’accord.
    Née en 1950, demi siècle et non pas demi à demi pour les pensées parfois rebelles ou soumises, j’ai survolé mes jeunes années jusqu’à mes vingt ans, dans un milieu hostile et où depuis Bruxelles, l’année soixante-huit ne m’a pas du tout atteinte. J’ai été très investie dans mes études, véritable bouée de secours dans ma ville de petite filles, de jeune fille jusqu’à vingt ans. J’ai adoré aller à l’école. Mes parents ne roulaient pas sur l’or. C’est après que cette chance est venue au rendez-vous dont tu parles dans ton article, c’est le travail.

    J’ai eu la chance à Bruxelles, d’être parfaite bilingue, papa Néerlandais, maman Française. Je passais un examen obligatoire pour rentrer à l’université, juste pour le plaisir et me lancer le défi de le réussir. Ce fut fait. Et là le hasard dans ces couloirs d’un internat où ces examens avaient lieu, j’ai une jeune fille qui m’interpelle et me dit :
    -« Tu veux travailler ? »
    – Mince me suis-je dit, quelle demande providentielle.
    C’était pour aller travailler dans une des plus grandes études notariales de la capitale. J’avais appris le Code Civil que j’avais adoré, je connaissais, la sténographie, ou la sténo, la dactylographie sans regarder les mains, comme en ce moment en tapant sur mon clavier, quel plaisir 🙂 ! J’ai donc dit oui.
    Lorsque je songe que maman m’a accompagnée pour me présenter, cela me fait bien sourire. Le style de l’étude, sombre, des bureaux en open-space, une personne à l’accueil déjà. Je devrais faire mes débuts avec le père honoraire de l’étude tenue par le fils, et après formation rejoindre le rez-de-chaussée.
    J’ai tout découvert avec merveille. Et ai commencé de suite.

    Pour répondre à l’article, ce fut non pas une kyrielle d’emplois, mais quelques emplois différents, où j’ai eu la chance, l’opportunité, et surtout ces années là où postuler parfaite bilingue à Bruxelles était un immense atout.
    Je répondais à une annonce et j’étais prise après entretien, quasi immédiatement. (Que de chance j’ai eue).
    Une voix qui m’a beaucoup servie. J’aurais dû travailler à la radio, c’est ce que je pense aujourd’hui et qu’est ce que cela me plairait encore. 🙂

    N’empêche que dix ans dans le notariat, dix ans dans l’administration des ventes commerciales et intérim jusqu’en 1987. Ensuite bénéficiant toujours de la faveur de ce boom de l’emploi, j’ai travaillé deux ans non stop comme intérimaire jusqu’à penser en faire mon travail principal. Heureusement que le hasard m’a portée vers d’autres activités tout autant professionnelles et au gré des années avec l’expérience, et bien d’autres atouts, pour arriver en 1989 à rentrer dans la finance à la BnP Paribas, filiale à Bruxelles de Paris, la maison-mère. L’intérim après s’écroulait et les employeurs prenaient le pouvoir. Une catastrophe.
    J’ai travaillé dix ans dans cette filiale. Je l’ai quittée en demandant mon préavis. Depuis cinq années, la directrice me faisait un harcèlement moral en règle uniquement basé sur la jalousie, c’est ce que je découvre aujourd’hui, vingt ans après.
    En 2004 j’arrive en France et je me trouve devant une autre réalité. N’empêche que mon travail fut avant tout le seul moteur qui m’a permis d’avancer, d’aller de l’avant malgré les vicissitudes de l’existence et de maintenir la tête hors de l’eau.

    C’est intentionnellement que j’écris un peu cette sorte de curriculum vitae quelque peu succinct malgré tout. A trente ans la vie était belle et bien plus tard encore. L’esprit Belge est je l’avoue fort différent de l’esprit Français. Désolée pour les personnes Françaises qui me lisent. Nous sommes liées par l’histoire, imbriquées même en supportant les invasions de toutes sortes pour acquérir notre indépendance en 1830.
    Alors cet esprit quel est-il ? Je l’ignore. Etant sur trois éducations différentes. Néerlandaise, Française, et Bruxelloise. J’adore la Néerlandaise pour une forme de liberté qui me convient très bien. Un peu froide et près de ses sous comme diraient certaines, ce n’est pas faux. Cela m’a beaucoup aidée l’économie. 😉
    J’admire les femmes pour leurs divers combats, je ne suis pas féministe dans l’extrême, je déteste cela.
    Nous valons bien mieux que cela.
    Mon côté Bruxellois, c’est ce que toutes les personnes Françaises aiment en venant visiter cette capitale. Sauf que les dessous n’en sont pas très jolis entre les deux différentes communautés qui s’opposent, Francophone, Flamandes. Cela c’est la politique et n’a rien à voir avec l’article.

    Je reviens sur la publicité où tu me rappelles celle des dentiers. Je me souviens de la salle de bains et la baignoire qui s’ouvre. Elle m’a toujours fait rire cette publicité. Et si « la vieille » que je suis avait oublié de vider la baignoire, par distraction, bien entendu.

    Je te cite : « On gêne. Tous ces bruits selon lesquels les médecins devraient faire un tri entre les malades, pour accéder à la réanimation. C’est surréaliste »
    Ma réponse, c’est honteux, choquant. Cela m’a tellement fait penser à ce film Soleil Vert (J’espère que cela va fonctionner mon lien ?)

    J’ai une pensée supplémentaire Renée. Que fait-on lorsque les articulations cèdent, le poids s’en mêlent, d’autres maux liés à la génétique ? Mon regard actuel est constamment attiré vers les handicapés et leur résilience. Je me dis que si eux peuvent le faire pourquoi par les personnes qui souffrent de ces maux. Tu as vu ? Je fais les questions et les réponses haha !!!
    Il y a la solitude. Celle que j’ai entendue ce midi d’une femme dans un Ehpad qui pour la première fois depuis quatre mois, ceci grâce à une association sortait enfin de ce milieu enfermé, et pouvait enfin voir les fleurs, les arbres, la nature. Accompagnées ou pas, tout le groupe s’est délecté de cette sortie. Nous avons la chance de ne pas y être. Il va falloir résister à cette mise en quarantaine définitive.

    Je termine par une note joyeuse ce qui fut souvent le milieu dans lequel j’ai évolué, la danse et puis le chant. Eux aussi font partie de ce club des « boomers ». J’avais trente cinq ans, lorsque je dansais et chantais en Hongrois, aujourd’hui ils continuent à se montrer sur scène.
    Un groupe qui chante une danse en rond à quatre. Deux couples. Ces personnes sont à peu près de la même génération que nous.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Geneviève pour ce témoignage qui éclaire sur cette période bénie. Ton parcours est des plus intéressants. Ce fut un plaisir de suivre l’épopée d’une jeune personne de culture mixte. Merci d’avoir cité « soleil vert » qui est un film important. Et merci aussi pour cette musique particulière que tu nous offres en joyeuse conclusion. J’ai reconnu les intonations que j’avais entendu, enfant, alors que je séjournais dans un camp de pionniers, à Budapest. Douce nostalgie. Merci.

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