Du muet au parlant : ces mannequins devenues actrices

Par Renée Valet-Huguet

Il est de bon ton, sur les podiums, de faire la gueule au public. Quelques mannequins cependant, se décident à sourire devant une caméra, et, convaincues que beauté et talent sont indissociables, s’essaient au fluctuant métier d’actrice. Transition réussie ? À voir.

Défilé Chanel Automne-Hiver 2019/2020 Photo ©Swan Gallet/WWD/REX//SIPA

L’aura du mannequin

Autrefois, déjà, le cinéma fit éclore des actrices qui posaient pour des magazines. Modèles, mannequins, c’était pour certaines un moyen de s’offrir des cours de comédie. Éclatantes sur papier glacé, inaccessibles, elles représentaient une promesse. C’est dans les années 90, qu’un vent chargé d’hystérie fit divaguer les médias : les tops furent érigés en stars. À tel point que Alain Souchon déplorait en musique, « On nous Claudia Schieffer ».

Celles qui ont réussi

« L’élégance est la seule beauté qui ne se fane jamais ». Ainsi disait Audrey Hepburn, qui, séduite par les modèles de Hubert de Givenchy déboula dans les ateliers, pria le couturier d’exécuter les tenues qu’elle portera dans le film Sabrina, de Billy Wilder. Il refuse. Elle l’invite à dîner. Le charme est un instrument dont on ne méfie pas. Le film remporte l’Oscar du meilleur costume, scellant une collaboration et une amitié indéfectibles. On est en 1954. Si les apparitions graciles de l’actrice ont joyeusement, malicieusement marqué le cinéma, rappelons qu’en 1951, Colette, saisie par ce physique mutin, au glamour qui ne se voyait pas tout de suite, trouva « sa Gigi » ; montera la pièce à Broadway.

Pas si glaciale

Une silhouette inspirant les couturiers. Grâce Kelly fit le bonheur de la costumière Edith Head qui l’habilla pour le film Fenêtre sur cour, de Alfred Hitchcock, en 1954, où James Steward, accidenté, confiné, voit tournoyer chez lui une infinité de toilettes. Précédant le maître du suspense, l’acteur Gary Cooper avait décelé le talent de celle qui deviendra princesse, l’imposant, en 1952, dans Le train sifflera trois fois, de Fred Zinnemann. Oscar de la meilleure actrice en 1955, pour Une fille de la province , de George Seaton, Grâce Kelly avait fait auparavant l’expérience des planches, et de séries télévisées. Interprète fétiche de Hitchcock, elle acquiert vite la réputation de blonde glaciale, fatale. Pourtant, du fond des nuages, l’actrice Ava Gardner s’époumone : « On faisait sacrément la fête, Grâce et moi sur le tournage de Mogambo, et côté acteurs, on aurait pu tomber plus mal, ça vous dit quelque chose Clark Gable ? »

Fleur de mystère

Elle s’était fait un nom à Hollywood, après la guerre. Capucine. C’est Hubert de Givenchy, qui avait rebaptisé son amie et égérie, mannequin-cabine, laquelle devait se jeter du huitième étage, à Lausanne. À 62 ans. Altière, mais sensuelle, sophistiquée, le regard au loin, elle inspirait le mystère. On la prit pour un trans. Le cinéma français la négligea. Les américains, séduits par sa distinction à la Française, lui donnèrent sa chance d’actrice, La panthère rose, de Blake Edwards, 1963, Quoi de neuf Pussycat ? de Clive Donner, 1963. Muse de Dirk Bogarde, compagne du puissant Charles Feldman, elle avait donné le vertige à John Wayne, et William Holden. Femme filante, elle revient en Europe, s’y étiole. Le secret lui restera attaché.

Capucine mannequin. Photo Georges Dambier (1925 – 2011)

Splendeurs du XVIIIe siècle

Barry Lyndon, de Stanley Kubrick, 1975. Film à l’esthétique inégalée. Comme une succession de toiles de maîtres où soudain se détache un portait. Lady Lyndon. La plus belle apparition du film. Interprétée par Marisa Berenson, mannequin de 26 ans, déjà remarquée dans Mort à Venise, de Luchino Visconti, 1971, et Cabaret, de Bob Fosse, 1972. Pour Barry Lyndon, un rôle important même si l’actrice ne formule qu’une douzaine de répliques. Perruques spectaculaires, mouche sur un visage sidérant de beauté, capable d’exprimer toutes sortes d’émotions, le teint sublimé par l’éclairage presque exclusivement naturel, et davantage encore sous la flamme tremblée des bougies.

Succès

« Trop ronde » pour défiler, Charlotte Le Bon se rabat sur la pub télévisée, puis tâte le pouls de la météo (Miss Météo au Grand Journal de Canal+). Enfin, la jeune canadienne vise le grand écran. Quinze fois le cinéma la conviera. Notamment elle traverse L’écume des jours de Michel Gondry, 2013, film qui manquait peut-être de sentiments vis à vis de ses personnages. L’actrice sera propulsée ensuite dans l’évocation flamboyante d’un demi-siècle de création : Yves Saint Laurent, de Jalil Lespert, 2014. Beauté brune, elle incarne l’élégante et désinvolte Victoire, mannequin vedette et égérie du couturier. Consécration.

Janus

La beauté juvénile et mystérieuse de Marine Vacth sert admirablement le film « Jeune et Jolie » de François Ozon, 2013. Rôle difficile, le corps de la jeune comédienne est dénudé de façon semi-constante. Elle est Isabelle, la lycéenne qui se prostitue sans même profiter de son argent. L’actrice sera nommée au César du meilleur espoir féminin. Elle se définit comme introvertie. C’est Cédric Klapisch qui la distingue, en 2011, (Ma part du gâteau) mais Ozon la sublime. En 2017, le réalisateur l’installe dans un thriller psychologique déconcertant épicé de scènes crues, L’amant double. Elle est au sommet.

Film Jeune & Jolie Photo Telerama source Pinterest
Photo CHANEL. Marine Vacth, égérie collection Croisière 2017/18

Obstinée

La chance la fuyait un peu. Normal, Diane Kruger, top modèle quasiment inconnue avait laissé indifférent le public de Troie, de Wolfgang Petersen, 2004. Puis, elle se bonifie, déploie de multiples talents. Germano-américaine, la comédienne navigue entre productions françaises et américaines, petits budgets ou films à grand spectacle. Elle campe, dans Les Adieux à la reine, de Benoît Jacquot, 2012, une lumineuse Marie-Antoinette prise dans le basculement d’un monde. Parfaite, mais dans cette débâcle misérable, c’est Léa Seydoux, jeune lectrice au regard déterminé, follement dévouée à la Reine, qui récolte les regards et sera nommée au César de la meilleure actrice.

Une colère fructueuse

Sa carrière s’est bâtie sur un éclat. Charlize Theron, dans une banque, face à un caissier, hurlait à l’incompétence, et, sortant, est interpellée par un homme, témoin de la performance. Il pourrait l’aider à développer un talent d’actrice. Comme il l’a fait pour John Hurt, Rene Russo. Il se présente, John Crosby. Le public découvre cette femme sculpturale dans L’Associé du diable, de Taylor Hackford, 1997, qui réunit Al Pacino, Keanu Reeves. Ambitieuse et talentueuse, elle récolte plusieurs Golden Globes, Academy Awards, et autres récompenses. Perdue pour le mannequinat, sauf pour Dior, j’adore.


Nous ne nous étendrons pas sur les flops, disons simplement que nous préférons les voir défiler : Cara Delevingne, Elle Macpherson, Gisèle Bündchen, Cindy Crawford, Tyra Banks, Laetitia Casta.

Photo de couverture blogspot.com

8 réflexions sur « Du muet au parlant : ces mannequins devenues actrices »

  1. François Cohendy 24 avril 2020 — 20 h 05 min

    Impeccable, comme toujours. Et une sélection difficile mais pointue et pertinente alors qu’il y avait un choix incalculable d’actrices venues du mannequin. Bravo Renée.

    Aimé par 1 personne

    1. Je redoutais ton sentiment sur mon article. Merci, François. Mais je n’ai pas tes connaissances! toi qui as régalé les lecteurs et lectrices du Progrès de tes critiques.

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  2. Très intéressant cet article. Les exemples sont très bien choisis et nous rappellent de merveilleux moments de cinéma, notamment, pour les seniors, la beauté et le charme d’une Audrey Hepburn ou d’une Marisa Berenson, la classe d’une Grace Kelly. Je confirme, par ailleurs que la « minceur » et la « tristesse » des mannequins actuels n’incitent pas à s’enthousiasmer sur les modèles présentés.

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    Aimé par 1 personne

    1. Merci Claude. C’est bon parfois de se rappeler le cinéma d’avant…

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  3. Catherine LABOUBEE 29 avril 2020 — 16 h 12 min

    Très intéressant, merci ! Parcours à suivre que ceux de toutes ces femmes de talent. Illustrations également bien choisies… Je reste bouche bée devant le merveilleux pied-de coq Chanel, j’en rêve !

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    1. Merci Catherine pour votre appréciation, surtout venant de votre part. Ah! ce pied de coq… Dernier pied de nez de Karl…

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  4. Merci de nous rafraîchir la mémoire car, effectivement certaines ont tellement bien « transitionné » qu’on ne se rappelle plus qu’elles avaient été mannequins.. Pour d’autres, je croyais qu’elles avaient débuté par le cinéma! Charlize Theron, époustouflante dans « monster », allant jusqu’à déformer son corps, comme l’avait fait Robert De Niro en 1980 pour » raging bull ». Encore un article très instructif!

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    1. Manuelle, merci. C’est vrai que l’on oublie. Oui, Charlize Theron est incroyable. A fond dans ses rôles, comme De Niro en effet, mais c’est bien le propre de ce métier, du moins me semble-t-il.

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